Visioconférence avec Gérald Tenenbaum

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Jeudi 1er février, au lycée Jean Monnet de Montpellier, nous avons eu le plaisir d’organiser une visioconférence avec l’auteur des « Harmoniques ». Le compte-rendu de cet entretien est à lire ci-dessous.

Les élèves de la 1S3 ayant lu cet ouvrage ont pu discuter directement avec Gérald Tenenbaum et lui poser leurs questions sur son roman, et sur mon métier de mathématicien.

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Gérard Tenenbaum commence l’entretien par une rapide présentation de son parcours :

-Je suis un universitaire, mathématicien et j’enseigne à l’Université de Nancy , et ma spécialité est celle des nombres. Au départ je me dirigeai vers la poésie, la littérature. Après un grave accident cardiaque qui m’a alité pendant 3 mois, et parce que les enseignants me jugeaient médiocre en maths et me conseillaient une réorientation en lycée, j’ai décidé d’étudier les mathématiques. A 17 ans, j’ai mal vécu qu’on me ferme cette porte. J’ai vite ressenti le plaisir de comprendre les mathématiques, et j’ai voulu laisser une trace en mathématiques, ce qui serait plus facile pour moi à faire qu’en poésie. J’ai obtenu de bons résultats scolaires pour intégrer une terminale scientifique, puis j’ai intégré Polytechnique. J’ai eu de grand professeurs comme Laurent Schwartz et Charles Pisot (1910-1984) grand mathématicien, qui a créé un laboratoire de la Théorie des nombres et m’y a invité. Là j’ai rencontré Michel M.France, le fils de l’homme d’état Pierre Mendès France et j’ai écrit avec lui un ouvrage sur les nombres premiers (en 1997, aux éditions PUF de la collection « Que sais-je »). J’ai une pensée émue pour lui car il est décédé ces jours-ci.

En mathématiques, on parle de théorie probabiliste, d’anatomie des nombres entiers, et j’avais envie de comprendre comment est fait un nombre, je me posais des questions sur la structure des nombres, lorsqu’on tire un nombre au hasard. J’ai d’ailleurs écrit plusieurs livres sur les mathématiques, qui ont été traduits en américain et chinois. Actuellement je continue à faire de la recherche mais j’ai gardé le goût de la littérature (j’ai écrit des scénari, des articles pour une revue belge, de la poésie..). Puis est venue l’envie d’écrire des romans, j’en suis à mon neuvième, « Les harmoniques » étant le huitième.

Les élèves de 1eS3 interrogent tour à tour l’écrivain-mathématicien.

Zoé : Pourquoi avez-vous choisi ce titre « Les harmoniques »?

GT : ce titre était pré-déterminé, c’est un terme de musique, d’acoustique lié aux phénomènes ondulatoires comme pour un tremblement de terre, et en mathématiques on parle d’analyse harmonique (phénomène périodique). L’idée est celle de la corde pincée qui produit (au niveau vibratoire) l’accord parfait majeur, et il me semble que dans la vie, nous recherchons cette harmonie.

C’est aussi un livre choral, car il y a 4 personnages, et certains d’entre eux prennent le destin des autres, mais sans intervenir brutalement. Ils vont s’investir dans le destin de l’autre et ces raisons m’ont fait choisir ce titre dès le début. Je l’ai trouvé parfaitement adapté à mon projet littéraire.

Vanessa : Pour vous, ce qui arrive à vos personnages est plus du destin que du hasard ?

GT : Les rapports du hasard & du destin obéissent à des lois, on apprend cela en mathématiques. Le hasard est réparti pour chaque personne, mais le destin finalement c’est la manière de s’emparer du hasard, c’est aussi comment va t-on les mettre à profit quand on vous met en présence de quelqu’un. L’idée est celle d’une fleur non cueillie : si elle ne l’est pas par vous, elle l’est par quelqu’un d’autre.

Manprit : Qu’est-ce qui vous a inspiré ce livre ?

GT : C’était mon huitième roman, et jusque là je ne m’étais pas autorisé à parler de la part affective des mathématiciens. On s’imagine que la recherche se fait de manière froide & rigoureuse, alors que tout est bien différent. Les mathématiques se font dans le bouillonnement que contient un être humain, et dans l’à peu près. Et parmi les scientifiques, les mathématiciens sont aussi ceux qui sont les plus discrets pour parler d’eux-mêmes. Dans cette histoire, j’avais envie de parler de deux rendez-vous importants dans une vie, mais ce serait deux autres personnes qui honoreront ces rendez-vous. En mathématiques, on parle de substitution : mais on ne parle pas de trahison, car le personnage de Pierre et celui de Samuel se lient d’une véritable amitié.

Zoé : Comment avez-vous mélangé les maths et la narration ?

GT : Ce livre ne parle pas de notion mathématiques comme dans « Le théorème du perroquet » de Denis Guedj, et il n’y a pas non plus de structure mathématique dans le roman. C’est plutôt un roman sur un mathématicien.

Zoé : Mais dans les dates, n’y a t-il pas un sens mathématiques ?

GT : Chaque date dans le livre a sa partition, chaque histoire débute dans un lieu et une date différente, puis tous les fils convergent en un point (prologue et épilogue à Venise), et tout le monde se retrouve.

C.Jorgensen : J’ai lu votre texte « La mémoire et l’oubli » qui m’a impressionnée. Actuellement je travaille avec mes élèves sur la littérature et la Shoah, et je voulais savoir ce que vous pensez des deux, de leurs liens, est-ce la poésie ou le roman qui peut évoquer la Shoah ?

GT : Vous me posez la question de comment on intègre la mémoire dans sa vie. Je suis né après-guerre , issu d’une génération de vrais témoins de la seconde guerre mondiale, qui raconte du vécu. En tant que deuxième génération, je préfère laisser le témoignage aux témoins, et je préfère aussi placer ce thème dans la fiction. La fiction permet de faire entrer la Shoah dans la mémoire collective, on transmet par l’affectif je pense. Et notre rôle de transmission passe par la fiction.

J’ai travaillé dans une association qui œuvre dans la commémoration, et ceci est devenu de plus en plus pesant. Quel sens doit-on lui donner aujourd’hui ? Pour moi, cette mémoire si elle est trop présente peut être invalidante (j’en parle dans mon livre « Souffles couplés, apprendre à oublier »). On vit dans une époque de commémoration du génocide, or ce n’est pas avec cela et de la contrition qu’on se dédouane de cette mémoire.

Vous ne m’avez pas encore posé la question mais j’ai choisi l’Argentine dans « Les harmoniques », car c’est un pays très européen par ses origines latines, et qui vit avec ses disparus. Après l’édit nazi de 1941, on a fait disparaître les juifs dans la nuit et le brouillard, et l’incertitude de leur disparition va les paralyser. La junte militaire argentine en jetant dans le Rio de la Plata, les gens nus et en pleine nuit a crée de l’incertitude sur leur disparition. Voilà les rapports que j’ai avec la mémoire. Contrairement aux historiens qui en font une analyse, je pense que lorsqu’on est héritier de cette mémoire, comme moi, on choisit la fiction.

Justine : L’attentat de Lamia dans votre livre est-ce aussi une tentative pour parler de cette mémoire ?

GT : Pour moi, cet événement est historique et il m’intéresse car il n’est toujours pas résolu. Il va bouleverser la vie de mes personnages, qui auraient pu prendre leur destin en main, mais deux se laissent guider par le hasard, et les deux autres reprennent leur vie en main.

C.J : Que pensez-vous de notre projet d’allier mathématiques et littérature ?

GT : Je trouve cette idée formidable, car les maths ont toujours existé, des êtres en ont faits, c’est une activité verticale qui élève l’esprit, COMPRENDRE comment ça fonctionne est le maître mot en mathématiques, et en littérature, en poésie c’est ENTENDRE. Et de lier les deux, je trouve cela formidable.

Dans les salons du livre où je vais, lorsque les lecteurs voient mon parcours de mathématicien, les gens sont étonnés, car ils pensent que les deux sont antinomiques, toujours opposés.

M.Bourguet : Nous avons imaginé ce Prix pour changer le regard, la posture qui voit les maths comme quelque chose de froid et raide. On fait souvent la confusion entre rigueur et raideur.

GT : Comment est né l’idée du Prix Racine des mots est-elle carrée ?

C.J : J’ai été frappée par certains romans qui aident à dédramatiser les mathématiques, qui confrontent les deux disciplines.

M.B : Nous suivons en principe l’actualité éditoriale, où il y a des productions littéraires liées aux maths.

C.J : C’est aussi en littérature, une manière d’examiner les changements de la narration : on raconte d’une autre façon.

GT : Oui, le nouveau roman, la poésie de Francis Ponge, René Char évoquent ces changements aussi. On aborde d’une manière différente la narration et la littérature. Et la découverte de votre prix a été quelque chose d’émouvant.

M.B : Dans ce prix, on essaye de trouver une sélection intéressante pris dans l’actualité éditoriale, et parfois on triche un peu avec elle pour ne retenir que cinq titres. Vous avez comparé un jour la littérature et les mathématiques, en disant que la littérature est plus facile que les maths. Expliquez-nous.

GT : Un mathématicien, pour élaborer une démonstration, doit forger des concepts parfois faux pour aboutir à un résultat, ainsi quand on écrit un texte mathématique, la rigueur est totale. En littérature, s’il vous manque de la documentation ou si vous avez un problème dans l’histoire, on peut biaiser, mais j’admets que la construction d’un livre est quelque chose de rigoureux. Partir d’une idée puis voir où elle va, certains écrivains affirment fonctionner comme cela mais j’en doute (Romain Gary). Que ce soit conscient ou inconscient, les mathématiques comme la littérature, sont une quête de structure. En mathématiques, on la dévoile et en littérature on la voile.

Pour moi, si on classe la littérature en deux sortes: il y a celle qui flatte le lecteur avec un effet miroir, où il retrouve son quotidien, puis il y a la littérature de la confrontation à soi, qui soulève des questions angoissantes, gênantes et où on explore des limites (comme en mathématiques).

M.B : Forme et fond sont d’ailleurs liés en littérature et en mathématiques. Est-ce que cela ne fait qu’un ou est-ce pour vous des activités séparées ?

GT : Je mène ces deux activités de façon un peu hallucinante, mais j’ai besoin des deux, elles me sont indispensables. En mathématiques, il y a toujours un souci esthétique, et j’essaye de créer quelque chose de beau. En littérature aussi, pour permettre au lecteur d’aller vers l’indicible.

C.J : Quels sont pour vous les auteurs qui vous ont révélé ?

GT : Je suis entrée en littérature par la poésie, j’ai commencé par Victor Hugo « La légende des siècles » en troisième, puis à 16 ans avec Baudelaire. J’ai eu un choc en lisant « Les fleurs du mal ». J’ai lu Saint John Perse, une telle perfection ! Et cela m’a empêché d’écrire pendant dix ans. J’ai été marqué par Giono « Un roi sans divertissement », Modiano, J.L Borges, Adolfo Bioy Casares (auteur argentin), Garcia Marquez, Henri James, Tenessee Williams, Edith Wharton, Le Clezio, et beaucoup de romans de science fiction, qui devraient s’appeler philosophie-fiction.

M.B : Que pensez-vous du cliché des écrivains qui écrivent d’un seul jet tout un roman, comme dans le film « La promesse de l’aube » ?

GT : Certains travaillent comme cela, d’autres écrivent des chapitres différents puis construisent le livre comme un puzzle. Je ne fais pas comme cela, car j’ai besoin d’un canevas et d’écrire dans l’ordre. Ce qui n’empêche pas de revenir en arrière pour corriger : on instrumentalise le personnage pour le placer au bon endroit du récit.

Notre invité du Lycée de Nîmes témoigne : Je vois les mathématiques autrement grâce à ce prix. J’ai appris des choses sur l’Argentine avec votre livre qui m’a émue.

GT : J’aime écrire à partir de la documentation, et la mémoire de ce pays est encore vive, on cherche encore des disparus. Ce qui m’a intéressé c’est aussi son histoire par rapport à la communauté juive, à qui l’on a offert des terres à cultiver grâce au Baron de Hirsh. Ces émigrants juifs se sont mêlés aux gauchos argentins et se sont bien entendus. J’avais envie de parler de cette harmonie. Je conseille la lecture sur ce sujet d’Alberto Gerchunoff « Les gauchos juifs » écrit en 1910.

M.B : J’aimerai aussi interroger les élèves sur leur intérêt pour le prix, pourquoi lire ces livres ?

Manprit : Parce que la société sépare les filières scientifiques et littéraires.

GT : Oui, on a tendance à séparer les deux à tort. Mes étudiants ont des difficultés en maths qui sont liées à la compréhension du français, à la langue. Et il est vrai aussi que les mathématiciens ne sont pas les meilleurs ambassadeurs de leur discipline. Ils s’expriment peu.

M.B : Nous avons pensé avec le Prix Racine des mots, qu’il serait possible de créer des liens entre lycéens et étudiants. Est-ce qu’on vous demande de faire des conférences littéraires à votre université ?

GT : Mes activités littéraires sont à l’université complètement occultées.

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