Michel Serres, un inspirateur

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crédit photos : L.A.Cicero, news.stanford.edu/news/2009/may27/serres_side-052709.html

 

Michel Serres nous a quitté il y a peu. Avec lui nous avons perdu un éclaireur. Catherine Jorgensen, enseignante de lettres et cofondatrice du projet « La racine des mots » rend hommage au sage, pélerin des liens profonds entre sciences et lettres.

 

HOMMAGE A MICHEL SERRES

«  Plus que jamais la science peut se raconter »

La lecture de Michel Serres a été le point de départ de ce prix, je tenais à rendre hommage à cette pensée si riche et si constructive, à son style singulier qui emporte  dans le rythme rapide de la Garonne de son enfance, science et littérature.

M Serres n’a cessé de condamner la séparation des sciences et de la littérature. Dans Jules Verne : « Voilà une des crises du monde contemporain à conséquences immenses : L’Université a formé des littéraires cultivés et ignorants d’une part et de l’autre, des savants sans culture (…) les deux populations divergent de plus en plus » Dans sa phrase qui s’emporte des traces d’une colère. Professeur à l’Université de Stanford, il est l’auteur de très nombreux essais sur l’histoire des sciences, mais il est aussi membre de l’Académie française et son style poétique, son intérêt pour les œuvres littéraires de Zola ou Jules Verne en font un véritable homme de lettres.

Pourquoi séparer ces deux démarches alors que, comme il l’écrit : «  cette conciliation, cette couture, ce lien, vivifie la culture » ?

Dans Hominescence, des années plus tard, Michel Serres insiste « On ne peut plus séparer l’histoire des sciences contemporaines (…) de l’histoire littéraire. Ces disciplines ont moins d’intérêt si on les isole. »

Il construit donc dans son œuvre, d’un livre à l’autre, une histoire commune « L’ensemencement du savoir scientifique dans le récit(…) vient de haute tradition. De Rabelais à Valéry, en passant par Molière, Voltaire ou Balzac, dix écrivains ont à peu près dominé la science de leur temps. Elle éclaire, fortifie leur ouvrage qui, en retour, l’illumine et la renforce. »

La métaphore botanique est filée tout le long de l’extrait comme si l’auteur invitait le lecteur à assister au phénomène, à la regarder pousser.

La Racine des mots essaie de grandir en s’appuyant sur cet extrait où se tisse une complémentarité, où chaque discipline dans sa différence trouve à se nourrir. Car M Serres tient à maintenir des spécificités ainsi dans le Tiers Instruit, il définit clairement les rôles : « La littérature pleure misère et souffrance depuis sa naissance. La science n’a pas appris la langue de ce sanglot. D’où deux cogitos : nous pensons et nous savons, je souffre(…). On dirait que la littérature passe où l’expertise trouve un obstacle. Je souffre/ nous pensons, nous avons à nous instruire en tierce place entre ces deux foyers ».

Dans son étude de Zola il précise «  La littérature dit la science qui retrouve le récit qui, tout à coup, anticipe sur la science » Plus loin «  Zola, peu à peu, apprend à écrire de l’autre. Il a traversé le fleuve, sans le savoir, il engendre en soi un savant inconnu. ( …) Des poches de science infusent dans des moments exquis de littérature »

 Michel Serres saute d’un siècle à l’autre en saluant Diderot « Le Rêve de D’Alembert , faux songe sans doute, apprêté, dessiné à dessein, projette l’extrapolation à partir des courbes exactes et reconnues de la science vraie du temps ».Il démontre qu’on ne comprend parfois qu’à condition de liquider sa science dans un récit.

Et Michel Serres de s’enthousiasmer «  Qu’est-ce que la culture créatrice ? Ce n’est point celle qui crie tous les jours à nos oreilles cassées  d’autres meurtres, mais les mêmes, d’autres scandales, guerres, catastrophes, prises de pouvoir, encore et toujours les mêmes vieilles répétitions monotones de la domination, mais exactement l’imprévisible de l’artiste, de l’inattendu et rigoureusement de l’improbable » Une invention narrative est un acte de connaissance. Un récit se définit par ce qu’il a à découvrir, sa forme relève d’une liberté que personne ne peut limiter et dont l’évolution est une surprise perpétuelle. Le récit ne juge pas, ne proclame pas des vérités, il interroge et il s’interroge et fait ainsi grandir son lecteur.

A partir d’une démonstration magistrale sur l’écriture par Mérimée de Carmen, Michel Serres ouvre la porte d’un enseignement « apprendre : devenir gros des autres et de soi ». Le prix La Racine des mots cherche à développer le Tiers instruit en donnant aux élèves la possibilité d’être créateurs à partir d’un savoir et d’une lecture partant d’un constat de notre auteur «  Faire explore »

Comme il l’écrit dans Morales espiègles, son dernier livre à propos  d’un professeur à son élève : «  Tu ne me rendras jamais ce que je te donne, parce qu’on ne remonte pas le cours d’un fleuve, en particulier celui du temps, mais tu le rendras à tes successeurs, dans le droit fil du courant. Tu feras le relais, tu passeras la balle » J’ai essayé de récupérer la balle  moi qui suis née sur  l’autre rive de la Garonne et à mon tour de la passer grâce à La Racine des mots….

Catherine Jorgensen, septembre 2019